Sujet royal

              Véronique Sablery, dans chacune de ses expositions, prend des risques – je dis cela alors que je viens de voir pour la deuxième fois son exposition « Éternels »*, qui confirme cette entame de texte. A vrai dire, je connais peu d’artistes qui sont capables comme elle de se mettre dans une position à ce point dangereuse, limite : du point de vue de la représentation elle-même, d’abord, mais aussi et surtout du point de vue de l’enjeu de sens et de vie que cette œuvre porte en elle, et qui la distingue de l’ordinaire répétitif des jours et des nuits, y compris celui de l’Art.

              Davantage tenante des suggestions fuguées que de l’affirmation, Véronique Sablery flirte en permanence avec deux grands dangers : l’incompréhension, le malentendu face à ses œuvres. Et en effet, ceux qui verraient dans son travail la reprise d’une tradition n’auraient, d’emblée, pas tout à fait tort. Un abord rapide, ou simplement réflexe, de celui-ci peut sans doute laisser penser qu’il traite avant tout de la dimension spirituelle, du religieux, donc d’une forme ancienne et connue, toujours repérable aujourd’hui, de détachement des contingences du réel, et ce au profit immédiatement repérable d’un sensuel hiératisme esthétique, complice d’une transcendance. Eh bien oui et non : cet aspect-là est bien prégnant, et donne même sa part de sens à ce travail, et je ne le néglige pas, mais autre chose de plus vivace, de plus vivant, arrive, agit, me semble-t-il, devant nous, en nous, qui parle autant aux athées (parmi lesquels je me situe) qu’aux croyants, au sens large du terme.

              Ce plus vivant, ce plus vivace, l’intelligence et la sensibilité de l’artiste le détourent, mais c’est surtout une forme de souveraineté qui s’y attache le plus naturellement, le plus durablement, comme une peau de lucidité, au grain spécial et paradoxal, appliquée aux images dans le mouvement même de leur représentation. Les œuvres de Véronique Sablery, puisqu’elles sont autant des preuves de vue que de vie élargie, se doivent d’être comprises bien plus alors, me semble-t-il, comme des avancées dans la connaissance, et dans le moderne, si ce mot a encore quelque puissance d’évocation. Mais je crois que oui.

 

               « Éternels », la dernière exposition de Véronique Sablery, donne l’exemple immédiat de ces hardiesses calmes, presque cachées, au fond, que je viens de suggérer. Que voit-on ? Des gisants, donc des souvenirs, des hommages sculptés de morts. La mort, le mortifère alors ? Non, au contraire, une clarté de vie, un souffle d’oxygène, une énergie douce traversent l’espace qui sépare entre elles les photographies accrochées aux murs. Et pourquoi cela, la vie, là, plutôt qu’une prédisposition attendue au néant, s’agissant bien de gisants ?

               Le sujet, déjà représentation lui-même, et la technique, les techniques, oui c’est une évidence, jouent : papier comme peau, flou du déplacement photographique, verre, verticalité, frontalité, transparence, précision et froideur du numérique, préciosité des éléments décoratifs, des rehauts et des incrustations. Ces motifs, ces manières, disposent devant nos yeux une variété élégante et maîtrisée de forme en vue d’une compréhension au sens premier (com-préhension) du sujet : les gisants de la Basilique de Saint-Denis, puisqu’il s’agit ici d’eux, sont ainsi approchés, saisis, capturés, aimés avec délicatesse et douceur.

               Mais il me faut reprendre ici mon propos initial, celui du « danger-limite » duquel je vois s’approcher régulièrement Véronique Sablery : en regardant ses photographies de gisants, sur différents supports, papier ou verre, avec ces jets de larmes d’argent ou d’or, ces perles incrustées en couronnes, ces légères poudres d’or dispersées sur les visages, ces poses biaisées ou tronquées, je me suis dit : elle y va fort tout de même, elle se coltine là avec ce qui ressemble à du dolorisme, avec une sorte de kitsch presque même, elle engage un frôlement culoté avec ce que j’appelle le maniérisme ici ; elle y va fort, et pourtant, miracle, rien n’indispose, rien ne nous dit « mauvais goût » ou exagération, mais au contraire, tout suggère une attirance, une sensualité, une conscience de jeu et de joie possibles, je dirais presque un amour ou un bonheur.

               Mais cela ne suffit pas : constater cela, ce n’est constater en quelque sorte qu’une habileté, pourrait-on à juste titre rétorquer ; et la technique ainsi maîtrisée (sans effort apparent et sans volonté de primauté absolue sur le sujet lui-même « gisants », qui reste au devant de la scène), ça devient aussi le risque inhérent d’une feinte, où l’ambition de représentation s’arrêterait justement là, net : dans la conscience de sa nature habile et comme détachée, dans sa conscience de « pure représentation ».

               Mais Véronique Sablery, par le pari de type assez pascalien du corps partagé qu’elle fait littéralement dans le présent de la vue (le sien, le nôtre et ceux des gisants), a justement saisi autre chose de plus imminent et de plus éminent que la seule représentation qui est engagée devant nous par le visible, elle a saisi en somme le sujet royal de cette Représentation elle-même, et dans son sens le plus ambitieux pour le coup : le rapport intime, interrogeable à jamais, car insaisissable en continu (sinon cela deviendrait folie ou mimétisme christique), de notre propre corps et de la société, à la mort, donc à la vie. Et elle passe pour cela par un biais un peu étrange aujourd’hui, puisque mêlant Histoire et divinité, mais d’envergure, car tout simplement opératoire : les gisants de la lignée la plus noble de France, la Royale, rassemblés à Saint-Denis, dans le cœur et l’âme du Royaume de France.

               La noblesse, qui s’est pensée subtilement divine (entre autre avec ce concept des deux corps du Roi), devient alors étrangement le révélateur d’un universel, d’un commun, celui du rapport de chaque individu face à sa propre mort, face à la mort. Et du sens qu’il donne en conséquence à sa vie vivante, à son corps fiché au centre du réel. Alors, sans douleur ni plainte, ni effort idéologique, des questions métaphysiques « naturelles » (métaphysiques sans métaphysique) et politiques (organisation du commun, souveraineté, démocratie) entremêlées, et qui traitées par un sens complexe, subtil et ouvert, éloigné voire distant, que leur donne Véronique Sablery, deviennent dans notre propre corps frissons de plaisir, intrications du et des sens, développements insoupçonnés et renouvellements des coordonnées de la présence.

               Comment la mort peut-elle être comprise dans la vie : comme vie perpétuée, éternelle, plutôt que comme anéantissement sinistre, puritain, mécanique ? Comme indifférence ou comme attention précise au bonheur de vivre ? Comme trace pensée et comme appui de mémoire ou comme absence radicale brute ? Comme poussière d’homme ou comme vide ? Comme non-dit ou comme pensée vivante qui surgit dans les courbes des jours ?

 

               Véronique Sablery ne nous pose bien sûr pas elle-même ces questions, et d’autres qu’on pourrait encore avancer, elle ne se met jamais à notre place, elle nous donne plutôt élégamment et discrètement la ou les clés, si l’on veut. Avec sa présence individuelle forte qu’elle multiplie en ses œuvres, elle nous invite à voir notre propre vivant, à le sentir conjugué au visible et à l’invisible.

Christophe Béguin
Falaise, le 15 juin 2015.

* « Éternels » de Véronique Sablery, avec « Col tempo » de Philippe Boutibonnes (et une installation d’Yves Ledent), exposition au Quatorze, 14, rue des Croisiers, à Caen, du 6 au 17 juin 2015.

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