Extrait de Triptyque
Autre Fiction/ Eternels / Col tempo

Le volet droit occupé par Eternels, l’œuvre de Véronique Sablery, serait dédié au corps charnel de l’être promis à la mort. La photographe par le jeu des mises au point précises – d’une soi disant objectivité irrécusable – ou approchées, floues pour tout dire, aux contours estompés qui renvoient au sfumato, au flétri, au fané – atteste d’un va-et-vient visuel entre apparaître et disparaître ; un fort-da qui traduirait le lieu toujours distendu ou atopique entre présence et absence. Dans la série présentée, le corps charnel, (exploité dans une suite antérieure juxtaposant le corps animé d’un modèle confronté à une peinture de Caravage et à son reflet dans l’eau (Narcisse, 2011), est figé en son terme : ce ne sont plus des vivants qui figurent non plus que des morts mais leur effigie lisse, froide et minérale, soient, des gisants et des transis pour la plupart saisis par l’objectif dans la crypte de la basilique saint Denis.
Les photographies ne montrent évidemment pas la mort et à peine des morts – qui seraient de notre monde – mais leurs seuls mains et visages déjà interprétés par un sculpteur anonyme. Cette distance : photographie d’une sculpture mise en regard d’un modèle vivant ou image plane d’une autre image en relief qui fut corps animé, ajoute à l’ambivalence ou à l’énigme de la représentation plus qu’au mystère de la mort qui, de notre vivant, ne sera jamais instruit : « Pour savoir il faut mourir » disait Artaud.
Ces mains isolées, qui ne sont plus celles d’un mort ou d’une morte, reproduisent allégoriquement la profanation des tombeaux à la Révolution, le démantèlement des corps suivi de la dispersion haineuse de leurs membres et sans doute à l’origine le meurtre symbolique et différé des tyrans.
Que disent-elles, que prétendent-elles dire, ces mains qui, du corps, ne retiennent que ce qui n’est, au même titre que le visage, jamais dissimulé par les vêtements et que seul, le linceul, dérobe à la vue.
Que signifient-elles autrement qu’une présence anonyme, passée ou actuelle. Présence déjà exploitée par v.s. avec les mains de détenues de la prison de Rennes (L’Apparition 2003) ou encore avec les mains de Véronique portant le linge sacré et l’empreinte du visage du Christ déjà engagé dans la mort qui supplante celui, infiguré, de la Sainte.
Imploration, dénégation, donation, oblation, sont-elles, ces mains, aussi lourdes de sens que les frustes ex-voto fixés sur le mur des chapelles ?
C’est sans effroi que nous les regardons aujourd’hui, pierreuses, fardées par la matière photographique. Les siècles passés se sont chargés d’offusquer ou de ravir l’horreur et l’épouvante qu’inspiraient ces antiques disparus à leurs proches.
Comme les mains soufflées de la paroi des grottes de Dordogne ou comme l’ombre des corps sublimés, imprimée sur les décombres d’Hiroshima, ne signent-elles pas simplement une présence qui fut là et aujourd’hui une imprésence affectivement neutralisée plutôt qu’une absence massive et affligeante d’ou s’ensuivrait le manque et le deuil ? « Les morts ne reviennent pas » affirment les rengaines. Les corps non ! mais leurs ombres, leurs souvenirs, leurs effigies de marbre sont inaltérables... jusqu’à l’oubli ou l’anéantissement.

Philippe Boutibonnes
février 2015

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