« Quoiqu’il en soit, l’homme de la croyance verra toujours quelque chose d’autre au-delà de ce qu’il voit, lorsqu’il se trouve face à face avec une tombe »
Georges Didi-Huberman : Ce que nous voyons Ce qui nous regarde

Éternels

Dans une préface prévue pour un recueil de photographies des tombeaux des rois de France prises par Pierre Jahan en 1949, Jean Cocteau écrit à propos des gisants :
"... Les morts y semblent vaguer la main dans la main sur un fleuve inerte. Ils s'y allègent jusqu'à devenir une légère épave d'ossements qui flottera toujours. Épaves de pierre, épaves de bronze, épaves de marbre, les couples définitifs descendent solennellement et familièrement au fil d'une eau qui ne reflète plus rien. Le voyage commence au fond des cryptes ou derrière la grille de chapelles. Le couple royal s'y transforme en ombre de pierre, en ombre de bronze, en ombre de marbre, statufié par le sel des larmes."

C'est autour du chœur de la basilique saint Denis que sont disposés, tels des vigies, les gisants que je vais régulièrement photographier depuis 2 ans maintenant. La première fois, je suis allée leur rendre une simple visite. Leur présence immobile mêlée d'un silence ardent imposait le regard seul. L'utilisation de l'appareil photographique eut paru trivial, peut être même indécent face à ces corps de pierre livrés à notre vue, certains dans la nudité froide de la mort, presque transis déjà.
Et puis je me suis mise à les observer de près, à regarder avec fascination le gonflement d'une paupière, le sourire à peine esquissé d'un visage féminin, les mains diaphanes délicatement posées sur le pli d'une étoffe. Et la vie soudainement affleure laissant paraître une présence, celle qui perdure par delà la mort.
S'installe alors dans ces rendez vous réitérés avec les glorieux défunts, non pas une familiarité, mais une reconnaissance. La reconnaissance d'être là, qu’ils soient là pour nous accueillir ensemble dans l'horizontalité figée de leurs corps statufiés. Les reines, rois et princesses deviennent alors nôtres. Ils témoignent d'une absence qui sera notre destin commun, qui crie, comme une évidence ce qui nous unit, nous réunit dans la brièveté de la vie, puis ensuite laisse trace.
C'est cette trace, cette empreinte de vie que j'ai enfin voulu saisir avec l' " objectif " de l'appareil photographique. Empreinte de vie qui se révélera dans l'empreinte de lumière captée par l'appareil photo comme la graphie esquissée d'une existence dont la gloire s'efface au profit du mystère.
Mystère, non pas de l’immortalité, mais de l'éternité qui transcende la matérialité, si brève, des corps appelés à disparaître.
Les prises de vues s'opèrent dans le mouvement rapide de l'appareil photographique et de mon propre corps que je déplace vivement au moment ou j'appuie sur le déclencheur de la caméra obscura. L'image ainsi obtenue est imprécise et s'oblitère des diffractions de lumière provoquées par le bougé de mon geste. Je l'imprime ensuite sur des papiers dont le grain évoque le velouté perdu de la peau devenue marmoréenne sur l'effigie pétrifiée du défunt. Certaines photographies sont imprimées sur des plaques de verre rendant ainsi à l'image devenue transparente, un peu de son immatérialité initiale, au moment où, tel l'imago des origines, elle vient se refléter dans la focale de l'appareil photo. Pour finir, je les dresse verticalement au mur, celui de la galerie, espace de monstration où tout devient possible.

Éternels posent-t-ils, éternels reposent-ils, ces gisants royaux, dans le chœur de la basilique Saint Denis. La photographie les rendra pour quelque temps à la vie civile, devant les yeux des regardeurs que nous sommes. Redonner présence à l’absence, rendre palpable ce qui n’est plus, modeste contribution à la question sans cesse réitérée de la peinture : témoigner d'un moment que l'on tentera de dilater pour l’inscrire, si tout va bien, dans l’éternité.

Véronique Sablery
janvier 2015

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