Véronique Sablery, image de l'image. (La photographie comme hypodermie).

Dans la tradition chrétienne, il se trouva une femme sur terre pour symboliser, en contre-point à Marie, toutes les femmes. Il est une photographe pour mener à bien a son propos un rituel étrange. En 97 propositions Véronique Sablery renverse les idées reçues à travers une représentation tendre mais violente, bouleversante car ob-scène. Pour mettre en scène (ou hors Cène) cette figure fondamentale de l'amour vénal et de « l’impureté" liée à une forme de sainteté, la photographe, sans esthétisation de l'excès, prend en quelque sorte le relais, pour le casser, de la peinture par son objectif photographique.

Les "propositions" de l'artiste forment ainsi une anti-archéologie du sens tel qu'il se lit depuis le début de l'ère chrétienne et de son iconographie. Véronique Sablery inscrit ainsi ses archétypes qui viennent contrecarrer ceux que la tradition nous a laissé. Et soudain il existe dans ces clichés (qui n'en sont justement pas) une sorte de silence qui irradie les 97 portraits de telle sorte que Marie-Madeleine devient un centre irradiant, devient une sorte de madone inversée apparue pour faire la nique à 2000 ans d'histoire.

On peut découvrir sans doute dans cette entreprise iconographique une analogie avec le travail de relecture qu'accomplit actuellement une autre femme : Colette Deblé. Chez le peintre c'est l'univers du tableau classique qui est revisité, décodé, déblayé pour ne laisser subsister que les personnages féminins. Chez la photographe c'est la figure elle-même qui est altérée. L'artiste met ainsi un terme à la compulsivité photographique qui ceint et pare Marie-Madeleine dans l'histoire de la peinture d'une enveloppe de pure extériorité.

Mais il y a plus. Cette figuration à l'envers crée une sorte de vertige, de saisissement par ce dessaisissement qui bouleverse. Marie Madeleine devient ici un immense continent blanc capable de sidérer le regard pourtant historiquement et iconiquement codé et cadenassé.

La photographie dans une sorte de saturation lumineuse devient à la fois opaque et éblouissante. Elle interdit la glose et la gnose, tant la "lecture" de l'artiste semble déjouer la parole et le commentaire. Dans ces "allusions", pour reprendre le titre du travail de Sablery, ce sont, plus que des allusions, des alluvions qui remontent. Mais pas celles qu'on croit. Un courant, suggéré par les photographies, décrypte peu à peu ce qui faisait de Marie-Madeleine, l'Ange noir par excellence.

Le regard de Véronique Sablery s'affine pour redonner à Marie Madeleine plus de corps. Ici ce n'est plus la prostituée au grand coeur qu'il s'agit mais d'une femme, simplement, avec la singularité de chaque femme et riche à l'infini de toutes ses différences.

C'est pourquoi ces 97 "allusions" ne forment pas des répétitions mais au contraire contribuent à la densité d'un portrait tout en variations. L'image se met ainsi à bouger chez le spectateur. Et il ne faut pas moins de cette centaine de variations pour venir à bout des archétypes. A la fois subrepticement érotiques mais aussi froidement cliniques ces images veloutées mais glacées sortent de l'abstraction culturelle pour donner à voir l'ombre de l'ombre, l'autre lumière.

Il n'existe plus ici la peau contre l’âme, l'âme comme appeau, mais la quête éperdue autant que méthodique d'une femme par rapport à une autre femme, d'un être par rapport à un autre être.

II y a là autant la froideur que le sourire de la chair. D'où 1'impression face à ce travail qu'il s'agit bien d'une oeuvre des profondeurs : pas de figuration mais une transfiguration en devers de celle proposée par le Nouveau Testament.

Ces photographies possèdent la dureté du marbre (blanc) mais aussi une fragilité de peau. Une fragilité qui renvoie à des années lumières l'apparente frontière entre le dedans et le dehors. Celui ou celle qui regarde ces photos ne peut plus "fantasmer" selon la tradition. L'intérêt du dermatologue l'emporte soudain sur les imageries de l’érotomane ou de l'homme de prière (qui sont toujours un peu les mêmes).

L'approche quasi cutanée que propose Véroique Sablery, cette approche épidermique casse donc l'interminable corpus sacré. C'est pourquoi dans la feinte froideur de ces oeuvres, dans le dévoilement de la femme dérobée à son histoire par l'Histoire, surgit une forme de sarcasme, un grand frisson hypodermique afin de saisir la vérité d'un être.

Ici il n'y a ni ange au démon, ni maman ou putain : juste une femme sans magie collective c'est-à-dire avec toute sa magie propre, in-corpore, qui jaillit à travers cette peau et son diaphane restituée par le grain de l'artiste, ce grain et cette pigmentation quasi picturale à travers lequel affleure le sang, pour le plus intime des secrets : celui qu'on ne saura jamais.

J.-P. Gavard-Perret  V. Sablery: "97 allusions à Marie Madeleine”, Hotel Saint Simon, Angoulême 1996.

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