La Concrète et l'Absolue

Concrète et absolue, ces deux mots qu’apparemment tout oppose, sont issus du vocabulaire très particulier du métier de parfumeur et désignent deux états d’une même matière. C’est en effet de matière dont il question ici, et non de tempérament, de la matière végétale des plantes qui sont à l’origine de la composition d’un parfum. La concrète est le résultat du traitement de tous les organes de la plante, l’absolue, est la matière la plus pure, obtenue après distillation de la concrète.

C’est bien de parfum dont il est question dans le travail que je me propose de développer à l’église Saint Georges, mais pas seulement. Dans la tradition chrétienne, le parfum est l’attribut d’une femme, sainte Marie-Madeleine, qui au cours du repas chez Simon le Pharisien, découvre le Christ, et, par reconnaissance et amour, lui verse sur la tête un nard très précieux. C’est ainsi qu’on représente la Madeleine, avec un vase d’onguent à la main. Marie-Madeleine est à ce titre la patronne des parfumeurs. Dans cet épisode biblique, le parfum prend valeur d’onction, (Christ voulant dire celui qui a reçu l’onction). On retrouve ensuite Marie-Madeleine au moment de la résurrection, le matin de Pâques. La scène cette fois se passe dans un jardin, et le Christ apparaît à Madeleine habillé en jardinier. La sainte le reconnaissant lorsqu’il l’appelle par son nom, veut le prendre dans ses bras, mais Jésus la repousse en lui disant : Noli me tangere, « ne me touche pas ». Marie-Madeleine, témoin de la résurrection deviendra le premier apôtre.

Il y a dans le déroulement de la vie de Marie-Madeleine un cheminement allant de la pécheresse à la sainte, de la femme de chair à la femme d’esprit, en deux mots, de la concrète à l’absolue. Ces deux mots issus de la terminologie des métiers de la parfumerie, évoquant deux stades essentiels de l’élaboration d’un parfum pour obtenir l’essence pure, sont en la circonstance, particulièrement appropriés pour résumer les étapes et l’amplitude de la métamorphose de la pécheresse devenue messagère de la résurrection du Christ.

C’est cette réflexion qui étaye la construction de mon travail et la présentation que j’en fais à l’église Saint Georges. Les références à la sainte et aux plantes sont riches dans la région. En botanique, Noli me tangere est le nom d’une plante de l’espèce des balsamines, qui, lorsqu’on y touche, provoque des irritations de la peau. Si l’église Saint Georges ne comporte pas d’allusions à Marie-Madeleine, elle renferme de nombreuses représentations de têtes de mort sur les pierres tombales au sol, ainsi que sur le vitrail du chœur de l’église. La représentation du crâne fait aussi partie des éléments présents dans l’iconographie de la Madeleine. Le nard précieux qu’utilise la sainte pour oindre le Christ a une double fonction : il est à la fois l’onction qui sacre Jésus roi et prophète, et l’annonce de sa mort et de son embaumement.

Concrète et absolue. La matière rejoint ici l’esprit, le profane se lie au religieux et Marie-Madeleine jouera une fois encore son rôle de messagère, nous donnant à voir les liens ténus qui lient le temporel à l’éternel, la fragilité du corps à la force de l’âme.

Véronique Sablery, 2008

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