L'Apparition

Projet conçu pour la salle Royale de l'église de la Madeleine, Paris

Juillet 2002, centre pénitentiaire de RENNES, prison de femmes. Faute, réclusion, peine, isolement, solitude. De cette mise en marge du monde, rien ne transparaît ; peu d'images, quelques témoignages. La prison ne donne pas à voir, elle retient, elle contient, ne laissant filtrer que peu d'informations sur celles qui y sont enfermées.
Au dix-septième siècle, une femme, elle aussi recluse et solitaire, fut, à l'inverse, le sujet d'une abondante mise en images; je veux parler de Marie-Madeleine, la sainte maintes fois représentée en peinture dans l'isolement de la cellule où elle accomplit sa pénitence. Peine, pénitence, deux mots pour désigner une même condition, celle de la réclusion, qu'elle soit volontaire, dans le cas de la sainte qui choisit le retrait et la méditation, ou contrainte comme celle des détenues condamnées à l'emprisonnement. De cette similitude de situations, j'ai souhaité mettre en évidence les analogies.
La salle Royale de l'église de la Madeleine, construite sous l'édifice, est une longue pièce étroite en pierres, au plafond bas et voûte. Aucune lumière n'y pénètre. On pense évidemment à l'environnement minéral de la grotte ou de la cellule de la pénitente. On pense aussi au tombeau du Christ au matin de Paques, quand celui-ci apparaît ressuscité à Marie-Madeleine. « Noli me tangere », « Ne me touche pas» lui dit-il.
La scène de l'apparition du Christ ressuscité à la pécheresse repentie fut de nombreuses fois représentée en peinture. Mettre en image cet instant et en particulier la phrase énigmatique « Noli me tangere », c'est tenter de mettre en image le mystère du Dieu fait homme. Mystère de l'incarnation montrée du doigt par une femme, Marie -Madeleine. Profonde humanité que ce geste, le dernier avant que Dieu fait homme ne retourne à son père.
Ce n'est pas surprenant donc, que les peintres plusieurs siècles durant, tentèrent de représenter la scène, car si elle pose la question de la présence divine et de sa matérialité, elle nous interroge aussi sur la fonction de I'image - en latin imago -. Comment considérer l'image enfin, si ce n'est comme un questionnement oscillant entre illusion et révélation? L'apparition du Christ à Madeleine est du même ordre: illusion du corps, révélation de l'esprit ?
Cette dualité de I'image, illusion / révélation, depuis longtemps m'interroge. C'est avec mon regard d'artiste du XXIe siècle que j'essaie d'y répondre.
Dans les tableaux représentant Noli me tangere, ce qui signale et désigne l'apparition du Christ, c'est la main tendue de Madeleine. C’est donc de mains qu'il sera ici question : empreintes de mains, photographies de mains. Aux mains de la sainte dont ce lieu porte le nom, j'ai voulu joindre celles des femmes incarcérées au centre pénitentiaire de Rennes ; prises en photo une par une, je les ai ensuite assemblées dans une sorte de dialogue gestuel allusif et diaphane.
Face à ces mains grandeur nature et en noir et blanc, d'autres mains, mais cette fois en couleur et de petit format, détails extraits de Noli me tangere peints aux XVIe et XVIIe siècles.
Le matériau commun à toutes ces pièces est le verre. Les photos y sont sérigraphiées ou insolées sur plan film.
C'est ainsi, dans la pénombre ponctuée de points de lumière et de reflets qu'apparaîtront des images (reflet n'est-il pas le sens premier d'imago ?). Images témoignant de deux réalités, celle tangible et grave des femmes en prison, l'autre plus rassurante mais tout aussi chargée d'émotion, issue de la peinture, les unes et les autres réunies la dans un même élan.
Apparaître, c'est devenir visible, signaler une présence. L'ensemble des mains ici réunies ne signale pas une, mais des présences, multiples et différentes. L'apparition, celle du Dieu incarné, prendra une fois de plus valeur de symbole, nous laissant méditer sur l'image qu'elle nous donne à voir.

Véronique Sablery, 2003

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