Le Regard clair de Véronique Sablery

Pour s’habituer à la lumière (lumen plutôt que lux), il faut passer par la pénombre en feu, par le peu à peu horizontal de clarté, et s’imprégner du bain de la transparence ouverte, « être crâne », être sexe, parvenir à l’intimité du ternaire ; enfin, affronter la vérité en face. Repasser par les degrés de l’eau et du parfum, et inverser le regard jusqu’au retour de flamme. Dehors, plein air : la ville gronde, le gravier crisse, des oiseaux dans le ciel. Dedans, l’espace effectif de la lumière : mes yeux sont mains, et mon cerveau aimant, mon corps glisse sur l’eau, ma drôle de suspension fait que je suis un oiseau qui pense. Je viens de décrire le parcours de l’exposition de Véronique Sablery, et je ne rêve pas, non. Vous voyez autre chose ? Moi aussi, si je recommence l’expérience.

D’abord, cinq femmes de dos, leurs prénoms, à peine deux visages, et des cheveux, de longs, beaux cheveux. On est devant la féminité, la sensualité, la lumière chaude qui brûle. Dans les vases, le parfum : le futur et la senteur de myrrhe à la fois.

Puis, premier triptyque, avec tablette, la chevelure d’eau, le dos comme cascade. Sainte Marie-Madeleine, c’est elle. Ses trois fragmentations : le haut, aurore, le centre, carré, le bas, envol. Mais le mouvement véritable de l’œil, c’est : le haut en bas, le centre complet, le bas en haut. Inversion d’inversion et légèreté pour la lumière qui arrive. La ligne souveraine est ici aquatique, ondoyante, sexuelle. Le chemin du visible sur les nénuphars, les algues, les arums. La chevelure de Marie commence à nettoyer nos yeux.

Maintenant un Tout de transparences. Gravures, impressions, végétaux : flux, limbe, chair, de part et d’autre de la blancheur du « chœur », où un je ne sais quoi du vide, du temps, a forme et couleur. Tons rouges, bruns, chair : petites plaques juste posées. Tout est rien que cela : une grâce étrange, enveloppante, un infini proposé, traversé. Au sol, le Jardinier dans ses œuvres, avec un parterre de fleurs : tête de mort du vitrail. Les gravures, j’y reviens, sont des petits ballons de cœur, des cerfs-volants de pétales qui s’envolent, des stoppages étalons de parfum, d’air en couleur, des petites vues rédemptrices. Notre œil souffle dessus (flux, limbe). Et puis, crudité, quand les fleurs n’y vont pas par quatre chemins (chair) : érections et vulves, même la rose semble rougir…

A présent, concentration, épaisseur, visibilité : le Livre, la vénération, mais c’est si fragile – du verre, le bris serait irrémédiable. Le livre n’est pas l’éternité : passage, medium, lente passion. Le réel est ailleurs, voilà, mais il est nommé ici. Les interprétations s’ouvrent. Enfin, deux sagesses, deux sphinx doux (flux, encore, crâne), qui ne disent rien, qui nous regardent, qui désignent : la vie, la mort. Voyage intérieur, va et vient du je questionné en lui-même. Réponse ? Peut-être cette fenêtre vide entre deux. Ou la caresse des cheveux, leur soie, après tout, eux qui ont une vie après la mort.

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J’affirme la position gnostique, libre, de Véronique Sablery. Car, par son regard, et la qualité particulière de sa lumière, qui nous traverse, une nouvelle compréhension des choses s’installe, cela s’appelle la connaissance. Il ne faut pas s’en laisser croire : la douceur, le calme, l’élégance, la méticulosité, la mesure des œuvres de Véronique Sablery, nous enjoignent à une autre vue, d’une puissance, d’une capacité de débordement surprenants. Entre dans notre propre regard, dans notre propre corps, un savoir exact, parce que très sensible – sensoriel. Dimension oscillatoire, charnelle, vive : on touche l’air qui nous entoure car on est . On possède alors naturellement la légèreté, comme mode d’être, le souffle, comme prise au monde. L’évidence, la clarté, donc, la présence. Loin de tout spectaculaire, loin des ruminations égotistes, des embarras métaphysiques de l’époque. Et l’enjeu posé d’une véritable guerre de conscience, toujours à mener, et qu’à sa façon, me semble-t-il, Véronique Sablery a très précisément engagée.

Pour cela, ses armes sont paradoxales. D’un côté fragiles, ténues, presque éphémères, advenues comme d’une fragmentation délicate du réel : du verre, des pétales, des feuilles, du fil, des cordelettes, des cheveux, des os, de la poussière, photographies, impressions numériques, léger tamponnage, traces, parfum, quelques mots choisis. De l’autre, l’arsenal de la Tradition Catholique, avec Marie-Madeleine, simple et sainte femme de la complexité, comme stratège. D’un côté, finesse, technicité, modernité, installations, posages, et la décision, parfois, d’une dimension quasi « abstraite » des images, une réelle transparence en tout cas – un matérialisme léger. De l’autre, la référence immense, lourde, culturellement, historiquement, esthétiquement, à certains épisodes de la vie du Christ, et donc au Verbe et à l’Image.

Le miracle, n’ayons pas peur des mots, c’est que cette inédite « coïncidence des opposés » opère directement au centre du réel, et désigne net le nœud métaphysique, pour le délier dans le même geste. Et ça, c’est rare. Ce qu’à cet égard, soyons franc, théorie ou philosophie, concept, religion, ou athéisme primaire, « ratent », soit par présupposé agnostique, soit par enkystement dans les dogmes et les interdits ou par mièvrerie, soit par naïveté ou ignorance (d’où l’embarras dont j’ai parlé, symptôme, au final, d’une incapacité très répandue à penser et à agir au sein même du réel) – Véronique Sablery, elle, par voie de simplicité, sorte de phénoménologue hardie, connaissante, et dans un mouvement de connivence précise avec son sujet « Marie-Madeleine », l’atteint du coup sans effort marqué. De quoi s’agit-il ? Disons : entrecroisement jubilatoire, structure agissante simultanée du corps, de la vue et de la pensée – aisance, ou vie de la vie. Disparition des nœuds. Maître Eckart disait détachement, Rimbaud, liberté libre.

Il faut dire que le choix de Marie-Madeleine, ici, est très subtil et tactique, né d’une sobre et insistante nécessité de dévoilement radical, il me semble, plutôt que d’un nouvel avatar de la foi. Car cette femme sont surprenantes (oui, trois en une), si l’on y réfléchit bien. Marie-Madeleine, c’est la grande Gnostique, elle a son Evangile. Elle détient l’or, la lumière d’un savoir primordial et unique – elle connaît. Alors, la charge symbolique, sensée, sensible, sensuelle, sexuelle, souveraine tout à la fois, qu’elle irradie, et mieux que d’autres, ouvre tant de voies, de significations possibles, qu’on comprend vite qu’il se passe là chose bien plus essentielle que le seul régime de la Croyance. Enfin, si on pense aux Noli me tangere, aux Madeleine pénitente qui acèrent souvent de beauté l’histoire de la peinture, et de subversion l’iconographie chrétienne, le choix se confirme supérieur. Oui, tout semble se jouer là, dans cette concentration et cette souveraineté d’un regard clair porté sur, introduit dans, le jeu de mystère du visible et de l’invisible, du corps et de l’esprit, de la vie et de la mort.

Véronique Sablery l’a saisi, et le fait vivre devant nous, et, dieu ou pas, le délie allègrement. C’est son Noli me tangere en propre, son pari gagné.

Christophe Béguin Sur les Roches

Texte du catalogue La concrète et l’absolue - Avril 2008

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