Le vif du sujet

Et Adonaï Dieu a dit vers le serpent parce que tu as fait cela tu es maudit toi plus que toute bête et plus que tout ce qui vit des champs,
Sur ton ventre tu marcheras et la poussière tu mangeras tous les jours de ta vie.

Au Commencement, verset III-14, traduction Henri Meschonnic.

Et d’abord, l’objet et son tableau clinique : la surface des choses et son apparente quiétude.

Si l’on en croit les données recueillies par l’histologiste, l’homme moyen est couvert de 2 m2 de peau, et les tissus qui la constituent pèsent quelques 5 kg. C’est une broussaille d’environ 5 millions de poils qui peuple cette lande, régulateur thermique et lubrificateur assouplissant en vertu d’une glande sébacée qui s’ouvre sur sa gaine d’entonnoir ; ce nombre prévaut, quelle que soit la couleur de la toison, brune qui bleuit le menton de l’homme et l’asservit au qualificatif de velu, ou d’or qui donne au blond la fausse apparence du glabre ; quelle que soit aussi la taille de l’individu : l’enfant, pas plus que la femme, n’aura moins de poils que l’homme, mais ils seront plus petits et plus courts ou plus fins ; sur ces 5 millions d’éléments du système pileux, entre 100 000 et 150 000 cheveux, de 700 à 1000 sourcils, 300 à 400 cils, 6 000 poils d’aisselles, … Broutilles d’une phanère surabondante : c’est bien le corps en son entier qui est planté de poils, d’ongles et de dents ; et sillonné du réseau si personnel des lignes de son épiderme, protecteur du derme et de son chorion papillaire, siège de l’esthésie cutanée. Et ce sont encore 5 millions de muscles arrecteurs qui dressent ou ploient ces roseaux si peu pensants qu’il réagissent à des impulsions réflexes venues sans doute de notre cerveau reptilien, et du plus profond des âges.

Cet homme moyen est bien sûr celui de la statistique, selon la dénomination d’Adolphe Quételet (1796-1874), auquel on doit aussi le système de mesure internationale de l’obésité, connu sous le nom d’indice de Quételet ou d’indice de masse corporelle ; c’est dire si la surface de peau aura bientôt quasi-doublé au rythme de notre épuisement effréné des ressources alimentaires de la planète bleue : bientôt, seuls les oripeaux du mannequin atypique et culpabilisateur et la peausserie grenue du relieur, faite de mouton, de chèvre ou d’âne, seront comme peaux de chagrin, face à tant d’opulence repue.

Voilà pour la chose, à vue d’œil ou de miscroscope.

Mais cette objectivation, de visu ou ex prosthesis, montre bien à quel point le sens de la vue a pris le pouvoir – société du spectacle oblige ? –, là où tous les sens devraient jouer leur office : une toccate serait ici bienvenue, sollicitant l’ouïe et surtout le toucher tout autant que l’œil dont la gourmandise risque de vider de sens les autres sensations.

Cette enveloppe du corps, qui en donne une vision uniforme et convenue, qu’elle est loin de l’atroce écorché de nos facultés de médecine, que l’on devine encore lorsque se dessine la couperose ou que l’on a plus guère que la peau sur les os. Se contenterait-elle de cacher nos sanguinolentes entrailles, ou peut-être plutôt, au fond de celles-ci, nos insondables noirceurs, faites de bile, d’humeurs et par le sang bleu ? C’est ce que semble suggérer la GenèseAu Commencement… –, si l’on suit la traduction que donne Henri Meschonnic de l’introït du Livre des Livres : il y est dit qu’Adonaï Dieu a fait pour l’homme et pour sa femme des tuniques de peau et [qu’]il les a vêtus (verset III-21), car leurs yeux se sont ouverts de ces deux-là, et ils ont su qu’ils sont nus, eux (verset III-7). Ainsi, le nimbe de Lumière qui enveloppait l’homme jusque là indifférent au fruit interdit, avant la chute originelle donc, serait devenue peau d’homme lorsqu’il perdit l’illumination, au jardin d‘Eden, en croquant la pomme de la connaissance ; car, on l’aura compris, il ne s’agissait pas pour ces tuniques de peau d’une vêture faite de peaux de bêtes ou d’oripeaux faits de broderies de cuivre ou de laiton imitant l’or, succédané de toison pour l’une ou d’habits de lumière pour les autres ; pas plus que le serpent n’a rampé de toute éternité.

À ceci près – que donne à toucher des yeux Véronique Sablery en montrant tout autant l’envers du décor que l’avers de la médaille –, que toute surface d’un corps solide, est duelle : si elle protège, rendant difficile l’entrée dans l’organisme de ses agresseurs, qui doivent en trouver les pores et les failles, elle enferme aussi, et interdit, sauf à l’observateur sensible, l’expression du monde intérieur : en cela, la peau diffère des orifices qui y sont ménagés : les yeux que l’on écarquille, la bouche qui s’ébahit ou se pourlèche, l’oreille qui se tend, donnent autant d’indices au voyeurisme commun des mortels, qui va jusqu’à suivre les mots sur les lèvres pour en comprendre le sens caché, mais, qui dans le même temps renonce le plus souvent à comprendre le langage du corps, et celui, si délicat, de la peau : qu’elle frémisse de plaisir ou de désir, se hérisse de froid ou de crainte, tous poils érectiles relevés par la force de ces millions de muscles qui les manœuvrent ; qu’elle ouvre ses pores, orifices oubliés, pour en chasser les impuretés lorsqu’elle est plongée dans la vapeur d’étuve du hammam ; à moins que ce langage ne soit d’une toute autre nature, fort éloignée de l’intellection ? C’est en suivant la frontière, en longeant la surface qu’on passe des corps à l’incorporel, écrit Gilles Deleuze dans La logique du sens, mais la surface est double qui filtre aussi le passage de l’incorporel aux corps.

Alors entrons dans le vif du sujet : quel double jeu joue cette véronique ? Se cachant derrière l’autorité de l’autoportrait de Michel-Ange dépiauté d’un Saint Barthélémy écorché vif, il se pourrait bien – bas les masques – qu’elle nous donne à voir ce qu’il faudrait toucher. Préférant la caresse de l’aveugle à une caresse à l’aveugle, elle décide de se jouer d’une peau interface entre deux mondes, de sauver la peau et son grain, la peau et ses tissus, la peau dont un jour un Dieu, de son échec toute honte bue, recouvrit ses créatures, estimant sans doute que leurs vêtements ne suffiraient pas à couvrir tant de nudité ; car le premier homme et sa compagne, aux yeux pourtant déssillés après avoir mangé le fruit défendu, avaient cousu des feuilles de figuier et s’en étaient fait des pagnes (verset III-7), comme l’on cille les yeux de l’oiseau de proie : réflexe de l’enfant qui se couvre les yeux pour ne point être vu.

C’est de ce jour sans doute, où l’homme inventa le péché de chair, que l’on fit l’obscurité dans l’alcôve, qu’ensuite on inventa le miroir pour s’y voir s’ébattre, selon que l’on se pliât ou que l’on enfreignît la règle qui voulait que le contact des peaux soit furtif ou sans joie ; frontières entre des corps qui ont perdu la conscience d’être au même monde, frontière entre sujet et objet, entre métaphysique du sacré, toute intérieure, et physique du profane, hors de soi, qui interdit toute profanation des corps, avec forclusion de la caresse. Et si tout cela qui vient d’être dit n’est que divagation ou simple fiction, l’histoire en est cruelle cependant, dont l’artiste, cent fois sur le métier, retisse les fils pour sauver sa toile et en faire le vêtement du premier homme et de la première femme. L’endosseront ceux qui voudront bien se glisser dans la peau de l’autre.

Puis la surprise sera grande pour l’enfant qui se bouche les yeux si fort que, dans la nuit qui s’est faite sous les paupières rabattues, écrasées contre des yeux endoloris, éclosent des éblouissements comme autant d’étoiles au firmament : la peau en négatif serait-elle notre cosmographie intérieure ? la voûte hémisphérique des cieux aristotéliciens, sphère immuable des fixes n’était-elle donc que la vision de notre enveloppe corporelle, qui limite notre microcosme intérieur, comme une sorte de voile évanescent dont l’opacité n’est qu’un leurre ? L’enfant, encore lui, le sait bien, qui ne se lassera pas d’observer la transparence de sa main qu’il éclaire de sa loupiote, cherchant – en vain ? – où se cacherait son âme.

Et que nul ne sorte d’ici sans que ne l’effleure cette pensée que “oui, inéluctablement, cette Double Peau touche au vif”.

Jean-Pierre Le Goff,
Caen, décembre 2009

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