Verre / Vert

Verre

Masquemiroirs : elle tient à ce titre et à cet ordre des mots. Elle commente : "action (de masquer) sur miroir (absorption, réflexion)". Lorsque Jean-Louis Déotte la fit venir au Musée d'Orsay pour présenter ce travail dans le cadre de notre séminaire du Collège International de Philosophie sur le thème du portrait, l'étonnement fut grand. Comment un autoportrait peut-il être levé en masque, en masque transparent ? Comment peut-il être tiré du côté du portrait en même temps : fond et parois des boîtes en miroir renvoient l'image du spectateur, son autoportrait instantané. Même phénomène au travers des trous ou craquelures du masque de verre, ce matériau en se refroidissant donnant de tels résultats. Ces masques sont, de plus, mortuaires. Et ce ne sont pas des vrais masques : non seulement ils ne cachent rien mais, de surcroît, ils procèdent d'un moulage préalable : la surface redonne la face. Enfin ils sont disposés successivement de façon telle que l'on tombe nez à nez avec son visage vitrifié ou que l'on doive comme emboîter le sien dans le sien. L'autre, le même se bousculent et basculent sans cesse. On a beau comprendre tous les pièges, au demeurant efficaces parce que simples, du dispositif, on n'en maîtrise jamais les effets. Le résultat, le tout ne s'égalent jamais aux causes ou aux éléments.

Masquemiroirs : action de masquer un prénom e( un nom ; action de signer. Oui, le comble est qu'elle se prénomme Véronique, la vera ikôn, la vraie image. Action de se signer ? Sainte Véronique prenait, par impression directe et instantanée la Face des Faces et c'est le Saint Suaire de Turin.
Ici le verre se moque de nous, oh ! il nous fait la nique. Elle se rit de nous comme le verre, comme le sable dont il provient partiellement. Tout bien réfléchi, ces Masque miroirs nous renvoient son nom d'artiste, l'ont crypté, la renomment. Même la matière de l'œuvre la dit.

Vert

Cette œuvre est exceptionnelle, mais elle s'inscrit dans l'ensemble d'un travail où le verre, comme matériau, revient partiellement. Ce sont de grands travaux sur papier (techniques mixtes : pastel, gouache, pigments purs, éclats de verre) généralement composés sous forme de découpage-montage. Le réfèrent y est majoritairement religieux.
Des formes : arche, dôrne, retable, croix, ogive et triangle... Où l'on note (particulièrement dans "Installation au sol et au mur" et surtout dans "Spoutnik") une prédilection pour le bleu et le jaune. C'est-à-dire l'absence — présence du vert, cette couleur "naturaliste" et stable (qui reste au plan). Tout se passe comme si notre plasticienne hésitait à commencer à se dire, à dire son nom, comme si aussi la "véronique", l'impression directe était impossible. Alors on procède par des biais divers : formats à la dimension du corps, bras ouverts, vidéo-performances où l'on se donne à voir et "immatérialise" en même temps, documentations photo où l'on pose avec les œuvres... VerS où va-t-elle ? Elle roule à une Vitesse Supérieure. Cela doit bien tenir quelque part à une force d'implication radicale de soi dans l'œuvre, je veux dire à l'expansion (à la fois dé- et ré-appropriation) d'un nom en signature comme d'une signature en œuvre. Se masquer, se cacher ? sur-face hypocrite d'une face ? Mais si un masque est la réplique de soi, il est transparent et troué : quelle-surface et quelle face alors ? Elle arrive et à s'imposer et à s'effacer. En cette disposition métastable où l'autoportrait devient portrait, elle tient bon et nous tient ; elle y trouve son compte et nous y trouvons le nôtre. Mélange d'altruisme et d'égotisme. Cela s'appelle la séduction : amener à soi tout en conduisant sa propre barque.

Michel Servière in Catalogue FRAC Haute Normandie, 1989

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